vendredi 4 octobre 2013

Runaway Train

Deux évadés d'un pénitencier s'enfuient sur un train dont le conducteur est tombé de la locomotive. Vous vous souvenez peut être d'Unstoppable, sorti en 2010; l'histoire d'un train fou sans conducteur qui menaçait de dérailler au beau milieu d'une ville. Unstoppable est le dernier film de Tony Scott, un réalisateur connu pour ses films d'action violents et spectaculaires. Le film avait reçu de bonnes critiques de la part de la presse pour son rythme frénétique et le charisme des acteurs. Personnellement, je pense que le produit fini ne dépasse jamais la barre du simple divertissement et ne vaut que pour sa mise en scène déchaînée et ses effets sonores assourdissants (le film sera nominé aux Oscars du meilleur son). Un film d'action standard, qui ressemble à tant d'autres, dont le seul intérêt est de tester la puissance des enceintes de votre salon. Si je mentionne Unstoppable, c'est parce qu'il a tout du remake non avoué de Runaway Train, sorti 25 ans plus tôt - et meilleur en tous points. Le grand avantage du film est d'avoir été fait avant la grande époque des images de synthèse et des caméras numériques. Le cinéaste Andrey Konchalovsky choisit ses plans avec intelligence au lieu de les multiplier sans fin, le train paraît réellement foncer à une vitesse folle et les cascades donnent des sueurs froides. Le film instaure donc une tension crue dès le départ sans l'aide factice d'une caméra nauséeuse et d'images saccadées. De même, alors que le film de Tony Scott se noyait dans une mer de couleurs saturées si chères au Hollywood contemporain, Runaway Train se déroule en plein cœur de l'Alaska et baigne dans un monochrome glacé qui souligne la dureté de l'environnement. Enfin, le montage soigné (nominé aux Oscars) et la musique fataliste de Trevor Jones renforcent de manière élégante le pessimisme des situations. Les héros d'Unstoppable étaient de simples types sans histoire qui faisaient leur boulot. Au contraire, Runaway Train met en scène deux évadés de prison, aussi dangereux que dépourvus de charme. Avoir des antihéros patibulaires en guise de personnages principaux dans un film catastrophe est déjà assez rare pour être signalé, mais surtout cela rend les situations bien plus imprévisibles, car on ne peut jamais savoir si les deux criminels vont se venir en aide ou au contraire se poignarder mutuellement. Jon Voight joue un criminel menaçant et nihiliste, à la détermination sans faille. Face à lui, Eric Roberts, campe un détenu débordant de confiance en lui mais un brin simplet. Les deux acteurs se renvoient la balle avec une assurance complice, mais sans jamais tomber dans l'aisance du second degré propre au buddy movie. Ils seront tous deux nominés aux Oscars pour leur performance à fleur de peau. A leurs cotés, Rebecca de Mornay nous rappelle qu'en dehors de son joli minois, elle demeure l'une des comédiennes les plus talentueuses et les plus injustement méconnues du cinéma américain. Le casting est excellent et même les plus petits rôles sont mémorables. Mais le mérite revient surtout à la qualité de l'écriture et la véracité des interactions entre les personnages. Malgré son synopsis assez basique, Runaway Train n'a rien du film d'action stéréotypé auquel on pourrait s'attendre. L'histoire repose sur un scénario original écrit par Akira Kurosawa, le légendaire réalisateur japonais, reconnu pour ses œuvres à la fois profondément pessimistes et humanistes. On reconnait rapidement la patte du maître, autant dans la crédibilité des personnages que dans la portée philosophique des dialogues. La lutte incessante contre le vent et le froid (l'action se déroule en plein cœur de la toundra) et la critique des technologies modernes qui échappent à l'emprise de l'homme rappellent d'ailleurs souvent les thèmes abordés dans Dersou Ouzala (Oscar Meilleur Film Etranger en 1975). Il est vraiment pénible de voir à quel point le cinéma d'action moderne continue sa plongée dans la médiocrité, à toujours se reposer sur des effets de style futiles pour combler la vacuité de scénarios écrits sur des bouts de serviette. Vous souhaitez prendre du recul vis à vis de la majorité des blockbusters récents qui nous infligent des scènes d'action invraisemblables et des répliques sans inventivité servies par les belles gueules de service? Dans ce cas, découvrez Runaway Train et appréciez le jeu d'acteurs qui n'ont pas peur de salir leur image, des scènes d'actions dont l'aspect spectaculaire repose avant tout sur leur réalisme, et des dialogues ciselés mais qui prônent la réflexion. Le tout dans une atmosphère oppressante et dépressive où le happy end des familles n'est pas forcément de rigueur. Note : ***

mardi 2 juillet 2013

Ultime Decision

Une dangereuse organisation terroriste a pris en otage les passagers d'un Boeing 747. Pour David Grant, des services de renseignements, cette action n'est qu'un leurre cachant le vrai but des terroristes: faire exploser l'avion au-dessus de Washington pour répandre un gaz mortel. Assisté par un commando d'élite, Grant va tenter d'intercepter le 747 en vol avant que l'irréparable ne se produise... « Ultime Decision » fait partie de ces innombrables films d'action américains tournés au cours des nineties où un héros courageux et musclé déjoue les pièges de méchants terroristes (du Moyen Orient bien sûr) qui décident de lancer une attaque sur le sol du brave Oncle Sam. Parmi les meilleurs, on trouve évidemment la série des Die Hard (« Piège de Cristal » demeure encore aujourd'hui inégalé en la matière). Et parmi les moins enthousiasmants, on citera les frasques invraisemblables de Steven Seagal. Deux extrêmes que l'on ne saurait rapprocher. Excepté que « Ultime Decision » est réalisé par Stuart Baird, le monteur de « 58 minutes pour vivre - Die Hard 2 » mais qu'un certain Seagal apparaît aussi au générique. Sans grand étonnement, on s'attend donc à ce que l'homme le moins expressif du cinéma d'action fronce les sourcils très fort avant de donner des coups de tatane et de couteau à huitre à tous les barbus enturbannés qu'il croise, dans la plus pure tradition du nanar à la testostérone qui se respecte. Quelle surprise donc qu'après une demi heure introductive, M. Monolithe se fasse éjecter du cadre au propre comme au figuré. En ce court laps de temps, qui comprend pour lui une scène d'action et demi et un paragraphe de dialogue (où il fronce très fort les sourcils, notez bien), l'acteur réussit quand même l'exploit de jouer avec la pire conviction possible. Alors, cachet trop gourmand, divergences artistiques, ou simplement éclair de lucidité de la part du réalisateur, quelque soit la vraie raison, le verdict est sans appel: exit Nanarman, place aux comédiens qui en veulent et qui se donnent la peine d'exister devant la caméra. Après le départ aussi rapide de celui qui s'annonçait bien comme l'acteur principal, on se met vite à réévaluer le potentiel du film. Autant faire un brin de briefing tout de suite: si vous cherchez à mettre la main sur un film d'action bourrin et décomplexé, vous allez roupiller sévère. Avec son linguo technico-militaire, les démonstrations techniques des officiers qui prennent soin d'évaluer leur environnement avant d'agir, et des personnages civils qui échappent aux stéréotypes hollywoodiens de base, le film pourrait être une parfaite adaptation d'un roman de Tom Clancy. En ce sens, il faut comprendre que le script passe un temps considérable à nous décrire les décisions prises par chaque membre du commando et leurs conséquences directes avec le déroulement des opérations. L'action en elle-même est réduite au minimum syndical et il faut attendre les vingt dernières minutes pour que les GI Joe sortent enfin leurs pétoires. « Ultime Decision » nous fait bien comprendre que dans la vraie vie, la matière grise prime sur la masse musculaire. Pour éviter que le public se mette à ronfler à la fin de la première bobine, « Ultime Decision » bénéficie de deux avantages indéniables. D'abord le casting est excellent. Le premier rôle est tenu par Kurt Russel pour qui je ne cache encore une fois pas mon admiration. Avec une aisance qui frôle l'insolence, il parvient à la fois à donner charisme et crédibilité à ce personnage de Monsieur-tout-le-monde embarqué dans une situation qui le dépasse. Mais à la différence d'un surhomme au charme ravageur à la John McClane, David Grant est un binoclard qui brille surtout par sa vulnérabilité. Peu entrainé au maniement des armes et à l'expérience sur le terrain, Grant est un homme qui agit peu mais qui prend les décisions pour les autres. C'est donc en guidant son équipe de soldats surentraînés qu'il va pouvoir prouver le meilleur de lui même. Russel est accompagné par des seconds couteaux solides dont John Leguizamo, soldat sarcastique mais compétent, Oliver Platt et Joe Morton (leurs tentatives pour désamorcer la bombe rappellent le duo Riggs/Murtaugh de « l'Arme Fatale ».) ou encore Halle Berry, hôtesse de l'air courageuse et débrouillarde. Chacun passe suffisamment de temps devant la caméra pour donner une performance mémorable et on s'attache rapidement à eux grâce à la qualité des dialogues et de leurs interactions. Les méchants sont également bien interprétés et surtout, ils sont bien plus que de stupides cibles mouvantes. Les acteurs sont donc irréprochables et le scénario tient la route. Le scénario est tellement efficace qu'on pourrait presque considérer « Rock » de Michael Bay, sorti la même année, comme un véritable plagiat. Rock n'est pas seulement le vestige d'une ère où Michael Bay savait encore tenir une caméra, c'est surtout un incontournable du cinéma d'action – ne serait ce que pour la bande son. Mais en prenant un peu de recul, on s'aperçoit à quel point les deux scripts sont similaires: des terroristes prennent des otages et menacent les Etats Unis avec du gaz toxique. Pour les arrêter, un groupe de militaires hardcore et un gars qui n'a jamais tenu autre chose qu'un pistolet pour laver les vitres infiltrent leur repaire pour tenter de désamorcer les bombes contenant le gaz. Et pour leur mettre toujours plus la pression, ils doivent sauver les otages avant que les jets de l'armée n'arrivent pour réduire tout ce petit monde en cendres. Sinon, c'est pas drôle. La grande différence tient au niveau de la réalisation, qui est le second atout du film. Quand son tour viendra, Michael Bay, bien connu pour son style visuel intimiste, fera rimer fusillades pyrotechniques avec montage frénétique (hystérique?). Au contraire, « Ultime Decision » n'est clairement pas un gros budget et hormis l'inévitable explosion finale, le film met en scène des personnages bavards qui transpirent beaucoup. Le rythme est progressif, l'action est aussi concise que brutale et la majorité du scénario se déroule dans des huis clos sombres et bas de plafond (les couloirs ou la soute de l'avion). Baird a appris les ficelles du suspense grâce à son travail de monteur sur de précédents films d'action sur-vitaminés et prend son temps pour instaurer un climat claustrophobique et une tension des plus excitantes. Les nombreux rebondissements sont ingénieux et vous laisseront aussi pantelants que les protagonistes. Moins impressionnant que « 58 minutes pour vivre » dont il reprend le style visuel et moins explosif que « Rock », avec qui il partage son scénario, « Ultime Decision » reste un thriller viscéral et haletant mené de main de maitre par des acteurs impliqués et charismatiques. La mise en scène de Stuart Baird est sans surprise mais sans faille. Aussi bavard qu'un épisode de « The West Wing » (une référence en matière de répliques ciselées et de tensions géopolitiques) et tout aussi passionnant. Avec un peu d'action à la fin quand même, parce que faudrait pas déconner non plus. NOTE : **

mercredi 23 janvier 2013

Django Unchained

La sortie d'un nouveau Tarantino est toujours un évènement et 'Django' signe le retour de l'enfant terrible du cinéma américain. Déjà abordé dans ses précédentes oeuvres (la scène d'introduction de 'Inglorious Basterds'), 'Django' est la première véritable entrée du cinéaste dans le monde du Western Spaghetti - films de desperados violents et crus, où l'esthétisme domine le réalisme. Gueules patibulaires, panoramas à perte de vus, pistoleros supersoniques, damoiselle en détresse et beautés fatales, tous les gros clichés du genre se partagent l'affiche. Mais Tarantino étant Tarantino, 'Django', est bien plus qu'un simple Western revisité ('Django' est à l'origine un film italien de 1966). Et comme dans tout Western qui se respecte, le casting et l'ambiance sont plus intéressants que le scénario lui même. L'une des meilleures surprises du casting c'est Di Caprio. Le comédien a déjà fait ses preuves maintes fois mais, selon le réalisateur qui le dirige, il est capable du meilleur, comme du pire. Ici, il campe avec panache et aplomb un propriétaire aisé, lubrique et sadique, totalement imbu de soi même, spécialisé dans la vente aux esclaves. Elle est loin l'époque de l'innocent Jack, l'éternel beau blond qui coule avec le navire. Il est rare que l'acteur risque autant de sa personne pour casser son image de jeune premier tombeur de ses dames. Tout en rictus machiavélique, bouc Méphistophélien, et accent Texan à couper à la machette, il est délicieusement méprisable et ne demande qu'à ce qu'on lui jette des pierres - ce qui dans ce cas, est un compliment. Mais que serait un vrai méchant sans son fidèle bras droit ? Ce bras droit c'est Samuel L. Jackson, qui depuis ses élucubrations bibliques dans 'Pulp Fiction' a toujours été associé avec Tarantino dans l'esprit collectif. Tout comme Di Caprio, il joue les méchants avec une délectable efficacité. Crâne dégarni, vociférant ses insultes à qui peut l'entendre, et gonflant ses yeux comme une vieille grenouille fatiguée, l'acteur est méconnaissable mais ses répliques assassines font mouche à tous les coups. Sa présence est tellement évidente qu'on se demande presque comment deux heures de film ont pu s'écouler avant qu'il ne fasse son entrée. La réponse tient en deux mots : Christopher Waltz. Révélé au grand public par Tarantino lui même dans "Inglorious Basterds", Waltz démontre encore une fois un vrai talent pour composer les personnages hors normes, aussi charismatiques qu'inquiétants de brutalité. Hans Landa était le méchant nazi que tout le monde adorait détester, à la fois charmeur et bouffon, érudit et violent. Dans 'Django', il incarne le second couteau amusant, toujours aux cotés du héros. Mais grâce à sa verve intarissable, ses mimiques grotesques et son talent de polyglotte, Waltz tire la couverture à lui sans le moindre effort pendant plus de la moitié de la pellicule et reçoit une seconde nomination aux Oscars bien méritée. Tarantino a toujours eu un talent indéniable pour écrire des seconds rôle de qualité et ici il s'en est donné à coeur joie. Et justement face à tous ces hurluberlus de théâtre et méchants de foire, Jamie Foxx reste étonnamment en retrait dans le rôle principal. Pratiquement muet pendant la première moitié de l'histoire, Foxx compense son manque de dialogue par un regard incendiaire et un physique de figure de mode masculine. Mais la gâchette la plus rapide de l'Ouest du Mississippi fait pale figure face aux hommes sans nom à l'harmonica et autres Clint Eastwood de la belle époque. S'il a bien la tête de l'emploi, il lui manque ce coté sale et poussiéreux qui caractérise les icônes du Western italien si chers au réalisateur. En revanche, il est bien plus crédible en égérie funk de la Blaxploitation - un autre style de cinéma que Tarantino a absorbé durant sa jeunesse, et dont 'Django' multiple les références ad nauseam. Entre flashbacks poisseux (où la caméra s'attarde sur des actrices violentées qui surjouent), un grain d'image glauque de cinéma porno, des zooms ultra-rapides sur le visage déterminé du héros, des morceaux de Hip-Hop sur fond de révolution raciale, des longs manteaux à la 'Shaft', et un caméo inutile de Tom Savini, Tarantino aligne les plus gros clichés du genre pour le plus grand plaisir des connaisseurs. Le thème principal du film, basé sur la vengeance d'un noir contre la société qui l'a opprimé, est en lui même un clin d'oeil classique des films de Blaxploitation. 'Django' est donc autant un Western moderne qu'un hommage aux films de genre des années 70. Toutes ces références à l'univers Black pourrait nous amener à comparer 'Django' à 'Jackie Brown', l'autre film de Tarantino qui reprend les grands principes de l'univers 70's. Mais se serait plutôt du coté de 'Kill Bill' que le film lorgne le plus. En effet, bien loin de la richesse de 'Pulp Fiction' et de l'intelligence du scénario de 'Inglorious Basterds', Django est surtout un patchwork de références cinématographiques en tous genres, liées ensembles par une invraisemblable histoire de vengeance aveugle. Objectivement, l'histoire est moins travaillée que les précédents opus de Tarantino - 'Death Proof' excepté - et le film parait parfois un peu longuet dans son déroulement. 'Django' est d'ailleurs son oeuvre la plus classique en matière de chronologie, ce qui élimine d'emblée plusieurs surprises et rebondissements. De là à dire que le film est mauvais, il y a un pas que l'on ne saurait franchir. Si le scénario reste basique, c'est surtout qu'il joue sur des archétypes très bien construits : le héros qui s'émancipe de son rang pour devenir une légende, accompagné par son fidèle tuteur, et qui devra surmonter mille embuches pour conquérir sa belle et occire du vilain. Mais Tarantino est parfaitement conscient que son film se déroule comme un conte pour enfant. Un des personnages se met même soudain à raconter une ancienne légende pour mettre en valeur le caractère mythologique des protagonistes du film. Autant dans le fond, 'Django' s'avère donc classique, autant Tarantino - fidèle à lui même- soigne sa mise en scène dans les moindres détails. Le cinéaste est depuis longtemps passé maitre dans l'art de la composition et le coté visuel est un pur bonheur. Qu'il éclaire ses diners aux chandelles version 'Barry Lyndon', qu'il filme des chevauchées dans des plaines enneigées sorties tout droit de la 'Prisonnière du Désert', ou qu'il repeigne les murs en rouge - littéralement - à la Abel Ferrara (pour un Western Spaghetti, Tarantino ne lésine pas sur la Bolognaise), chaque plan est une véritable leçon de cinéma. Mélange improbable de Hip Hop des familles, de musique classique et de compositions héroïques, l'ambiance sonore est également d'une grande qualité. En grand fan qui ne se refuse rien, Tarantino a même demandé au célèbre Ennio Morricone (à qui on doit les plus grands thèmes du cinéma Spaghetti) de lui composer un ou deux morceaux uniques. En cas d'absence de musique, les dialogues ont la part belle, et l'écriture Tarantinesque est décidément un modèle du genre. Si les personnages ne sont pas tous intéressants, les dialogues subversifs (notamment une scène d'anatomie qui va faire couler de l'encre) et les joutes verbales fascinent. Certaines scènes, comme la découpe des masques - digne héritière des surnoms colorés de 'Reservoir Dogs' - sont à en mordre les accoudoirs. L'humour est clairement le point fort de 'Django'. Ses qualités plastiques indéniables le mettent directement sur un pied d'égalité avec 'True Grit' des frères Cohen. Mais quand les Cohen avaient malheureusement égaré leur balai dans leur fondement, Tarantino instaure une ambiance à la fois irrationnelle et électrisante qui n'appartient qu'à lui. En vrac, le cinéaste nous offre des fusillades explosives et ultra-violentes sur fond de RZA, une charge de cavalerie opératique, une description poignante et non-manichéenne de l'esclavage, du tir sur bonhomme de neige, une scène en Allemand sous-titré, des flashbacks volontairement outranciers, des plans panoramiques à la Sergio Leone, ou encore une rencontre improbable avec le Django original… Bref, du grand n'importe quoi, sans lien flagrant, qui a le mérite de nous surprendre constamment et de nous garder avec un sourire idiot jusqu'à la dernière bobine. Le casting est exceptionnel, la réalisation exemplaire et les dialogues se boivent comme du petit lait. Tour à tour exubérante et délicate, hilarante et poignante, intimiste et épique, la mise en scène de Tarantino exprime son désir de gosse de partager son amour du 7ème art et de se faire plaisir avant tout. 'Django', c'est surtout une aventure rocambolesque, aux multiples facettes, extrêmement soignée sur la forme, mais un peu délaissé dans le fond. Malgré le contexte sérieux de ségrégation et de racisme, le film s'apparente le plus souvent à une farce, et comparé à la maturité de certaines oeuvres du cinéaste, on pourra bien reprocher à 'Django' un coté puéril assumé. Mais que peut-on attendre d'autre d'un réalisateur qui se fait sauter à la dynamite dans son propre film…? Note : ***

mercredi 7 novembre 2012

Skyfall

50 ans! Et oui, ça fait déjà un demi-siècle que le légendaire espion aux services de sa Majesté dessoude du vilain terroriste et courtise les femmes les plus voluptueuses des quatre coins du globe. Mais loin de montrer son arthrite et ses cheveux blancs, James Bond aura autant changé de pays que de visage durant sa carrière. C’est l’avantage d’être un héros de fiction : si vous faites une bourde et que votre public cherche à vous lyncher vous pourrez toujours faire profil bas pendant quelques temps et avoir recours à la chirurgie esthétique avant de retourner pour de nouvelles aventures et faire table rase du passé. Après tout, ça a bien marché pour Bruce Wayne. Du coup, après le lamentable (pour ne pas dire auto-parodique) 'The World is not Enough', avec Pierce Brosnan, Bond est devenu le suave mais violent Daniel Craig. 'Casino Royale', sa première interprétation, aura été un succès public et critique à la fois et marque le renouveau de la saga - Blond, James Blond. Hélas, la suite 'Quantum of Solace' n’est qu’un amoncellement de combats au montage épileptique, de situations rocambolesque et de personnages falots. Rapidement, Bond repart se cacher. Quatre ans plus tard, il revient dans 'Skyfall' et Craig est toujours d’actualité. Il a profité de sa retraite pour se forger un corps de lanceur de javelot olympique (c’est qu’il vous arracherait un oeil avec ses pectoraux, le bestiau), mais il a surtout pris le temps de rassembler une équipe de talent pour remettre sa popularité d’aplomb. La plupart des récents cinéastes qui se sont attaqués à Bond sont des spécialistes des films d’action. On citera spécialement Martin Campbell qui, avant de dresser un portrait plus mature du personnage dans 'Casino Royale', avait déjà dirigé Brosnan dans 'Goldeneye'. En revanche, Marc Foster, responsable du poussif 'Quantum of Solace' est bien plus à l’aise dans les drames intimistes ('A l’ombre de la haine', 'Neverland'). Qu’attendre donc lorsque Sam Mendes, le créateur des drames familiaux 'American Beauty' et 'Away We Go', se retrouve derrière la caméra? On ne put pas dire que les oeuvres de Mendes soit particulièrement riche en fusillades et explosions en tout genre. Et il peut même se vanter d’avoir dans sa filmographie l’un des seuls films de guerre où presque aucun coup de feu n’est tiré – 'Jarhead'. Et quand, il met en scène des exécutions à l’arme à feu – 'Les sentiers de la Perdition' – c’est en sourdine, à la légèreté poétique. De ce fait, Mendes peine parfois à insuffler sa propre personnalité aux scènes d'action de 'Skyfall' et doit emprunter à ses prédécesseurs pour ne pas faire pâle figure. Si le film démarre en trombe avec une course poursuite infernale alternant quatre roues, deux roues et chemin de fer, le film navigue en territoire connu. La scène d’introduction à moto sur les toits a des relents de Jason Bourne et l’infiltration dans un immeuble high tech, où Bond s’agrippe à un ascenseur pour atteindre le sommet, ressemble fort aux exploits physiques d'un certain Tom Cruise. Enfin, on notera un combat à mains nues dans l’antre d’un dragon de Komodo qui rappellera les grands moments des anciens Bond où les sbires étaient jetés sans remords en pâture aux requins, tigres et autres joyeusetés animales. La scène est un clin d’oeil habile à la série mais, en 2012, le côté anachronique est un peu trop flagrant. Les idées originales abondent (surtout le final, version ‘Home Alone’ sous octane) mais Mendes est trop occupé à trouver le parfait cadrage et la meilleure lumière pour donner suffisamment de férocité aux affrontements. En revanche, la photographie est magnifique. Que ce soit les villes abandonnées brûlées par le soleil, les néons translucides de Shanghai ou encore les majestueuses landes brumeuses du coeur de l’Ecosse, Mendes a parfaitement su exploiter l’oeil aguerri de Roger Deakins (nominé aux Oscars pour 'No Country for Old Men' et 'The Shawshank Redemption'). Les reflets sont éblouissants et le mariage constant entre zones d’ombres et couleurs vives est un régal pour la rétine. Le tour du monde de Bond a moins l’allure d’une série de cartes postales que d’un reportage pour National Geographic. Par contre, les scènes d’action pêchent par leur manque de crédibilité. Le côté spectaculaire et réaliste est accentué par l'aspect convaincant des combats et la quasi-absence d’images de synthèse – la poursuite du début demeurera insurpassée durant le reste du film. Mais il est difficile de croire que Bond puisse survivre à un chute de plusieurs centaines de mètres après avoir pris une balle ou encore qu’il ressorte d’un lac gelé comme on sort de chez le coiffeur (on est loin du Jackie Chan frigorifié de 'Contre Attaque', qui justement s'amusait à parodier les cascades Bondiennes). Si Bond est bien entendu connu pour se sortir in extremis de situations périlleuses d’apparence inextricables, l’intérêt de 'Casino Royale' était précisément de le montrer vulnérable et de le faire souffrir comme un simple humain. Ici, il joue les Terminator en smoking. Increvable et monolithique. Malgré un périple semé d'embûches, on ne s’inquiète jamais pour lui. Et quand il est porté disparu après un coup ‘fatal’, c’est juste pour se faire dorer la pilule sous les cocotiers aux bras d’une indigène. Au passage, on notera que si le film est étonnament long, la retraite de Bond est expédiée en dix minutes, montre en main et générique compris. D’autant que Mendes accorde plus d’importance au générique lui même (un superbe enchevêtrement baroque et surréaliste de pluies de sang funestes et de silhouettes schizophréniques) qu’à la séquence du repos du guerrier. De même que pour l'action pure, la mise en scène et le scénario brassent éternellement le chaud et le froid. 'Skyfall' est truffé de références habiles, empreintes de nostalgie, aux précédents épisodes de la série mais elles sont parfois mises en avant de manière un peu trop outrancière (le célèbre thème de John Barry retentit soudain pour aucune autre raison que de souligner l’apparition du véhicule fétiche de James). L’intrigue, basée sur le terrorisme invisible et le piratage des systèmes de sécurité nationaux instaure rapidement un climat instable de paranoïa mais l’action elle même est si invraisemblable (le wagon arraché à la grue devant les yeux blasés des passagers) que l’on s’attache rarement au sort des protagonistes. Il est difficile de pas être admiratif devant l’audace et les efforts apportés au scénario. Certaines conversations à elles seules fascinent plus que toutes les explosions du film réunies. Mais les dialogues s’embourbent généralement dans un humour vaudeville grand public qui relâche la tension. Et passée l’introduction mouvementée, il faudra attendre l’apparition du grand méchant (soit une heure de film) pour que 'Skyfall' dévoile enfin ses vrais enjeux dramatiques et émotionnels. Et l’on s’aperçoit que, tout comme dans ‘The Dark Knight', le film débute réellement là où d’autres se terminent – à l’arrestation du criminel. Après une première partie qui traine la patte, 'Skyfall' multiplie les bonnes surprises et les rebondissements jusqu’à l’affrontement final dans un lieu mythique que l’on gardera secret. Si Mendes n’est pas le plus doué pour la pétarade et que sa mise en scène ne bénéficie pas toujours du panache adéquat, il est en revanche un excellent directeur d’acteur et sait pousser ses comédiens pour donner le meilleur d’eux mêmes. Craig ne dispose pas d’un registre d’émotion particulièrement étendu mais reste convaincant dans le flegme 'so british' (jusqu'à remonter ses boutons de manchette après avoir été catapulté dans un train). Il a définitivement la carrure du personnage, même s’il a connu des jours meilleurs dans 'Casino Royale'. Les James Bond girls sont jolies mais font parfois figuration, Ben Wishaw joue le hacker à lunettes au jargon incompréhensible avec aplomb, Albert Finney manque de charisme sous sa grosse barbe hirsute et le grand Ralph Fiennes tient un rôle qui aurait pu être joué par n’importe qui. Heureusement, ils sont vite éclipsés par Maggie Smith. Haute comme trois pommes, elle n’a pas son pareil pour camper une femme autoritaire et irascible, dominée par ses hautes responsabilités. Mais l’actrice saura aussi révéler un personnage complexe, qui masque son manque de confiance en soi par un caractère dur et intraitable. La relation, à la fois maternelle et hiérarchique, qu’elle entretient avec Bond est au coeur de l’intrigue. Ils se respectent et se haïssent pour le plus grand plaisir du spectateur. On s’amusera d’ailleurs de noter que l’humour pince-sans-rire de M est un écho direct au père d’Indy dans 'La Dernière Croisade', joué par Sean Connery – le seul et unique James Bond pour de nombreux aficionados. Mais que serait un James Bond sans un méchant digne de ce nom ? Plus que les cascades, le panorama, les scènes torrides sous la douche, et le poitrail huileux de Daniel Craig, attendez vous surtout à entendre parler de la performance de Javier Bardem. 'Skyfall' est long et l’histoire prend un temps considérable à se mettre en place. La première heure de film est prévisible, rame, et les personnages secondaires sont passés à la trappe. Mais une fois que Bardem survient, il électrise la pellicule. En dépit d’un temps à l’écran assez limité, l’acteur bouffe l’écran de sa simple présence, à grands coups de regards pénétrants et de tirades assassines. Et bien entendu, il s’accapare les meilleures répliques du film, qu’il ressort avec une délectation vicieuse (Sam Mendes est bien le créateur de 'American Beauty'…). A mi-chemin entre les excentricités masochistes de ‘Perdita Durango’, le sourire froid et meurtrier de ‘No Country for Old Men’ et une pointe d’auto-suffisance, le manipulateur efféminé de Bardem est délicieusement divertissant et entre directement au panthéon des meilleurs méchants de la saga. Après 4 années d’absence, James Bond revient sous la houlette d’un réalisateur inattendu, au service d’un scénario encore plus surprenant et devra faire face à l’un des plus grands comédiens du nouveau millénaire. Malheureusement, il va aussi devoir lutter contre une mise en scène parfois poussiéreuse, des dialogues risibles et une première heure de film au rythme en dents de scie. 'Skyfall' n’atteint certes pas le niveau d’excellence de 'Casino Royale' mais il nous fait vite oublier la déception de 'Quantum of Solace'. Et rien que pour ça, il mérite le coup d'oeil. Note : ** / ****

vendredi 26 octobre 2012

Ed TV

Que feriez vous si vous et votre famille vous retrouviez soudainement filmé 24/24h et que votre vie plate et monotone était suivie en direct par des millions de spectateurs ? C'est ce qui arrive à Ed (Matthew McConaughey), qui de vulgaire employé dans un magasin de location devient du jour au lendemain la coqueluche de toute l'Amérique - pour le meilleur et pour le pire. Sorti un an après 'The Truman Show', 'Ed TV' s'attaque à son tour à l'univers superficiel et trompeur de la télé-réalité. Mais là où Jim Carrey tentait de percer les mystères de sa vie robotique, Ed est conscient de sa véritable nature d'attraction de foire dès les premiers instants. De ce fait, la majeure différence avec 'The Truman Show' c'est que le film de Peter Weir attirait notre attention sur l'apprentissage, l'autonomie et enfin l'émancipation de Truman face à un destin artificiel, créé de toute pièce. Au contraire, le coté amusant de 'Ed TV' repose sur le fait que l'on suit les élucubrations d'un poseur du dimanche qui passe son temps à vérifier la perfection de son derrière et à taper la causette aux cameramen qui ne le quittent pas des yeux - ou de l'objectif pour être précis. Ed n'évolue pas et ne murit pas. Même s'il prendra la temps de déterrer quelques squelettes du placard familial, il n'en demeure pas moins un simple idiot sympathique jusqu'à la fin du film. Dans l'ensemble le scénario sort rarement des sentiers battus. Quelques idées sortent du lot, notamment le moment où l'on se rend compte que le futur d'Ed et de son entourage dépend directement de l'opinion médiatique. On appréciera également l'intéressante mise en abime qui survient lorsque le sujet sur lequel sont pointées les caméras décide d'aller trainer ses pénates du côté des coulisses, pour nous dévoiler l'envers du décor. Le film se moque ouvertement de l'attrait grotesque de la télé-réalité. Il s'en prend bien sûr aux grands manitous de la finance, qui manipulent à leur guise, comme de vulgaires marionnettes, les stars sans talent qui se pressent à l'écran. Mais il rit aussi au nez du grand public, hypnotisé par la lucarne du petit écran, et dont les péripéties d'Ed monopolisent peu à peu la propre existence. Pourtant, et malgré la présence de Michael Moore au casting (qui joue son propre rôle), le commentaire social est plus affable que satirique. 'Ed TV' est donc moins un pamphlet acerbe de la société de consommation audiovisuelle moderne qu'un portrait gentiment moqueur d'une famille à problème qui règle ses comptes à coups de tabloïds interposés. Bien que les situations frôlent parfois le cliché de la comédie à l'eau de rose comme seuls savent faire les studios Hollywoodiens (l'amoureux éperdu, transi par la flotte, qui crie sous la fenêtre de sa dulcinée), le réalisateur Ron Howard démontre un vrai sens du rythme et du cadrage. En effet, la filmographie du réalisateur compte déjà de grands films d'aventure (tels que le trépidant 'Willow' et le patriotique 'Apollo 13'). Mais Ron Howard est surtout un excellent directeur d'acteur qui a conduit plusieurs comédiens sur les marches des Oscars. Difficile en effet d'oublier les prestations d'un Russel Crowe paranoïaque dans 'Un Homme d'Exception', ou plus récemment les passionnantes joutes verbales de Michael Sheen et Frank Langella dans le magnifique 'Frost/Nixon'. Et, justement, la grande force de 'Ed TV', c'est son casting superbe. Malgré une obsession à exhiber son torse viril toutes les vingt minutes, McConaughey se glisse facilement dans la peau d'Ed, tout en sourire enjôleur et regard ébahi. Il y joue un personnage simplet plutôt attachant. A ses côtés, le toujours impeccable Woody Harrelson, qui joue les Don Juan de bas étage, prouve une fois de plus - après 'Tueurs Nés' et 'Larry Flint' - qu'il n'a pas son pareil pour donner du charme à un personnage d'apparence déplaisant et prétentieux. Dans le même registre, un Rob Reiner bedonnant s'amuse à jouer les patrons méprisants et mégalomanes. Et bien que Dennis Hopper n'y fait qu'une apparition, son charisme seul affirme son statut de légende du cinéma. La gente féminine n'est pas en reste non plus. Alors qu' Elizabeth Hurley, qui joue les croqueuses d'homme ambitieuses, partage une scène à la fois torride et tordante avec l'acteur principal, on ne restera pas non plus de marbre face aux moues coquines et aux yeux pétillants de malice de Jenna Elfman. Seule Ellen DeGeneres fait de l'ombre au tableau en campant une quadra complexée et arriviste particulièrement antipathique. Mais parmi tout ce petit monde, la palme revient à Martin Landau, attaché sur un fauteuil roulant et bien caché derrière les hublots double foyer du beau père d'Ed. Il interprète le double improbable d'un Woody Allen sur roulettes, sarcastique mais philanthrope, et s'accapare les meilleures répliques du film. S'il comptait secouer les consciences en dénonçant l'imbécilité de la culture de masse et le manque de respect pour la dignité humaine des grandes chaines audiovisuelles, Ron Howard n'enfonce pas le clou assez profondément pour faire vraiment mal. Mais s'il souhaitait faire de 'Ed Tv' une comédie romantique, intelligemment menée et bourrée de personnages attachants - avec une critique gentillette en toile de fond - il peut se vanter d'avoir su conquérir le coeur de son public. Moins poétique que 'The Truman Show' et moins allumé que 'American Dreamz', 'Ed TV' a l'avantage d'être porté par un metteur en scène solide et un casting de haut niveau. Un bon divertissement familial sans prétention. Note : **

mercredi 24 octobre 2012

Solomon Kane

Dans le monde de l’Heroic Fantasy le nom de Robert E. Howard est aussi légendaire que les personnages auxquels il a donné vie. Sa creation la plus célèbre est bien entendu ‘Conan le Barbare’, popularisé sur grand écran par les pectoraux saillants et le regard bovin de Schwarzie. Conan est depuis toujours le parfait archetype du sauvage viril et musclé qui multiplie victoires au combat et conquetes féminines. Mais l’univers de Howard ne se limite pas aux lutteurs en peau de bête et aux damoiselles dévêtues. Les histoires originelles de l’auteur se déroulent dans un univers sombre et brutal et met en scène des héros au passé torturé, en quete de redemption, de gloire ou simplement de survie. Il ne faut pas oublier que (du moins dans le film) Conan, avant de devenir la machine de guerre ultime que nous connaissons tous, a vu ses parents se faire assassiner sous ses yeux avant d’etre embarqué de force en esclavage. Et malgré son désir de s’en éloigner, son passé finit toujours par le rattraper. Niveau popularité, Solomon Kane serait le petit frère de Conan - moins de barbaque que le frérot mais un passé tout aussi douloureux qu’il tente de fuir tant bien que mal. Rejeté par son père et haï par son ainé, Kane vend son ame au diable pour se forger une vie de pirate sanguinaire. Mais piller et génocider allègrement à un prix. Et lorsque Lucifer vient réclamer son dû, Kane decide de rompre le contrat et se terrer dans un monastère pour y couler une existence sereine et pacifique, loin du fracas de des guerres et de l’acier. Mais s'il ressort à la violence une fois de plus, ils sera damné pour l'éternité. Bien évidemment, pour les besoins de l’histoire, Kane retrouvera vite son ardeur au combat mais ce sera toujours par la nécessité de sauver son prochain plus que par simple gout du sang que Kane ressortira le glaive. Le héros se retrouve donc souvent en plein dilemme entre secourir la veuve et l'orphelin ou jouer les Gandhi Victoriens - à son propre péril. Ce qui surprend dans le film - surtout comparé à un Conan invincible et débauché - c’est la vulnérabilité et la pureté du personage de Kane. Epéiste hors pair, il n’en reste pas moins un simple mortel (il sera entre autres rossé par des bandits de grand chemin, lacéré lors d’un combat fratricide, et passera même par la case crucifixion…). De même, si le scenario s’articule autour du classique sauvetage d’une jeune fille en détresse, la difference d’âge flagrante entre Kane et la demoiselle nous permettent d’échapper à l’éternel baiser langoureux sur lequel s’achèvent bon nombre de pellicules. On voit donc que le film met en scène un personnage étonnament complexe et charismatique pour ce genre de production. De plus, loin du second degré quasi-inhérent aux series B et à la Fantasy au cinéma, les créateurs de ‘Solomon Kane’ dévoilent l’histoire avec un sérieux inébranlable - et particulièrement rafraîchissant. Suivant le modèle du ‘Seigneur des Anneaux’ ou de ‘Game of Thrones’, et en dépit des nombreux éléments fantastiques, les personnages évoluent dans un monde à la fois convaincant et tragique. Conscients que l’humour bon enfant et les clins d’oeil ironiques ne sont pas le genre de la maison, les acteurs prennent leur rôle avec gravité. La performance de James Purefoy est d’ailleurs un modèle à suivre. Si son coté moine taciturne nous rappelle l’homme sans nom des films de Sergio Leone, il démontre à la fois une hargne et une sensibilité digne d’un Viggo Mortensen de la grande époque. A ses côtés, des acteurs de renom tels que Pete Postlethwaite et Max Von Sydow ont accepté de jouer les seconds couteaux avec la grandeur et la prestance qui les caractérise. Ainsi Max Von Sydow parvient à imposer sa présence alors qu’il n’apparait que dans deux courtes scenes. Malgré un petit budget apparent, on sent que ‘Solomon Kane’ est une oeuvre de passionnés. En plus de fignoler l’histoire et les personnages, le réalisateur/scénariste Michael J. Basset s’est entouré d’une équipe artistique talentueuse pour donner vie à l’univers rude et menaçant du film. Et techniquement, ‘Solomon Kane’ bénéficie de touches visuelles et sonores dignes d’intérêt. Si les décors font parfois un peu carton pâte, un soin particulier a été apporté à l’architecture et l’environnement. Entre les crânes plantés sur les piques dans la cour du château, les chapelles gothiques à moitié ravagées par le temps, les souterrains ténébreux emplis de goules carnivores, les tombes celtiques surplombant une falaise aux vagues majestueuses, ou encore les cimetières enneigés. Le réalisateur a puisé dans les meilleures illustrations d’ Heroic Fantasy pour peindre de parfaits tableaux d’ambiance. Les moins cérébraux pourront reprocher au film une introduction longuette et un léger manque d’action mais chaque affrontement bénéficie d’une chorégraphie originale, avec des coups portés à la fois gracieux et violents. Et grace à un montage précis, les échauffourées échappent à l’aspect brouillon généralement associé aux productions Hollywoodiennes modernes. Solomon Kane est une fine lame et on aurait aimé avoir davantages d’occasions de profiter de son art. En raison d’une atmosphere moins enjouée et plus pessimiste, il était evident que le compositeur Klaus Badelt ne pouvait nous offrir des envolées héroiques et entrainantes dignes de ses compositions de ‘Pirates des Caraibes’. Mais la musique a le mérite d’accompagner agréablement l’action, à coup de choeurs féminins et de percussions assourdissantes. Dommage que le thème principal, lui, soit complètement pompé sur celui de ‘Batman Begins'. Et en parlant d’influence, impossible de passer outre à quel point le film doit son esthétique au ‘Van Helsing’ de Sommers. A commencer par le costume. Même couvre-chef à boucle, même coiffure de chanteur de heavy, même long manteau d’ébène et mêmes pétoires et attirail d’époque. Si Hugh Jackman jouait un personage bien plus charmeur et malicieux, les références sont indéniables. On pourrait néanmoins expliquer que les costumes de ‘Van Helsing’ sont en fait directement tirés de la description de Solomon Kane dans les histoires écrites par Howard. C'est le dragon qui se mord la queue. Alors que les costumes jouent à l’oeuf et la poule, les ressemblances entre les deux films ne s’arrêtent pas là. ‘Solomon Kane’ recycle non seulement le village enneigé transylvanien de ‘Van Helsing’ mais la fin du film est directement calquée sur son ainé - le héros se recueille pieusement au bord d’une falaise avant d’enfourcher son fidèle destrier et de chevaucher héroiquement vers l’horizon… Toutes ces coïncidences sont certainement liées au fait que le designer Patrick Tatopoulos a posé sa patte artistique sur les deux films. Mais ces nombreuses réminiscences empêchent malheureusement ‘Solomon Kane' de se forger une identité propre. Moins épique que la trilogie de Peter Jackson, moins poétique que ‘Conan le Barbare’ (le film de Milius) et moins moqueur que ‘Van Helsing’, Solomon Kane peine parfois à trouver son identité. Le réalisateur démontre un profond respect pour l’oeuvre originale mais manque parfois de moyens pour s’exprimer. En revanche, le casting de qualité, la mise en scène soignée, le scénario sinistre, les combats violents et crédibles en feraient déjà une parfaite série B popcorn divertissante. Mais c’est la prestation à fleur de peau de James Purefoy qui permet au film de s’élever bien au dessus du lot. ‘Solomon Kane’ est surtout une longue introduction au personnage de Kane. Et si ce film ne s’avère etre que le premier volet d’une longue saga, on attend la suite avec impatience. Note : **

vendredi 12 octobre 2012

The Expendables 2

Même en laissant ses neurones au vestiaire et en diminuant ses attentes au minimum, 'The Expendables 2' accompli l'exploit d'être une véritable déception. Pourtant, son succès aurait du être gagné d'avance. On met les plus gros bestiaux du cinéma d'action Hollywoodiens dans un camion, on les lâche dans une arène bourrée de cascadeurs qui ne demandent qu'à jouer les cibles mouvantes. On laisse tourner la caméra et le tour est joué. Pas besoin de trouver un scénario décent. Tout le monde s'en fiche. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourquoi donner au public ce qu'il veut une fois qu'il a déjà payé son ticket ? Du coup, après une introduction musclée et explosive, qui nous colle confortablement au fond du siège, sourire béat aux lèvres, on reçoit un gros coup de pied dans la gueule - ou un coup de couteau dans le dos : les acteurs se mettent à parler… Et pendant ce qui sembler être une éternité, ils ne cesseront de débiter les plus gros clichés du genre avec un désintérêt total pour le reste du film. Donner un peu de personnalité à un tank partait d'une bonne intention, mais faites parler le tank, et vous verrez que comme disait Sartre, les bonnes intentions, l'Enfer en est pavé. Et tant qu'on y est, il disait aussi que l'Enfer c'est les autres. En l'occurrence pour Stallone et les murs de brique qui lui servent de partenaires, l'enfer c'est les misérables larves chargées du scénario et des dialogues. Non seulement, les stars n'ont pas l'ombre d'une réplique culte à se mettre sous la dent mais ils se contentent d'ironiser sur leurs célèbres phrases d'antan (Schwarzie qui lance un 'I'm Back ' magistral - effectivement, du jamais vu…). Et quand, Chuck Norris, légende vivante de l'écran - et du net - fait une apparition remarquée (avec nuage de poussière dissimulatrice et musique Moriconnienne à la clé), c'est juste pour réciter ses lignes et repartir aussitôt dans son nuage de fumée. Mais le choc le plus violent c'est cette pathétique tentative d'auto-dérision puérile qui font de chaque moment de calme un supplice sans nom. On a Rambo, Terminator et John McClane dans le même plan pour la première - et certainement la dernière - fois de l'histoire du cinéma et, parmi toutes les idées les plus dingues qui ont germé dans le crâne des scénaristes pour en faire un moment mythique à se repasser en boucle jusqu'à la fin des temps, on doit subir l'affront de les voir se moquer gentiment des amourettes entre l'un deux et la fille du film. On s'attendait à un bras de fer viril à en faire trembler la terre et on imagine presque les rires enregistrés d'une sitcom poussiéreuse. Et ne parlons pas de là scène où Dolph Lundgren essaie d'attirer l'attention de la demoiselle du groupe, où on risque d'avoir des mots. Le scénariste Richard Wenk était déjà responsable du ronflant '16 Blocks', avec Bruce Willis dans un rôle interprété mille fois, mais cette fois il multiplie les efforts pour que absolument chaque scène tombe à plat comme un vieux figurant fatigué. Le film est à la fois trop violent pour un jeune public et trop stupide pour une audience plus mature. Du coup il ne s'adresse qu'aux nostalgiques de la belle époque. Mais eux aussi seront atterrés de voir leurs idoles d'antan réduits à se moquer d'eux même avec une absence totale de second degré et d'émotion. Je ne serais pas surpris qu'un chasseur de prime soit actuellement à la recherche de Wenk. On ne rigole pas avec le coeur des fans. Cependant, si les dialogues sont d'une platitude écoeurante, l'action reste le nerf de la guerre et la seule raison pour laquelle le film est censé exister. Et on pourrait encore pardonner au réalisateur ses écarts de conduite, s'il suffisait de disposer du bouton avance rapide pour profiter pleinement de ce que le film a à offrir de mieux. West, pourtant auteur de films d'action décérébrés mais regardables ('Tomb Raider', 'Les Ailes de l'Enfer') nous démontre un art du suspense et du rythme dignes d'un documentaire sur le tricot. Il aurait du être comme un poisson dans l'eau tant le synopsis du film ressemble justement à celui des 'Ailes de l'Enfer'. Hélas si chaque plan regorge de testostérone et de muscles saillants et huileux, le film fait l'éloge du montage épileptique et des giclées de sang en image de synthèse. Hormis Statham qui virevolte dans sa tenue de moine rédempteur et le charismatique Jet Li, malheureusement expédié en quelques coups de poêle à frire, les scènes d'action souffrent d'un cruel manque de punch. Et comme souvent avec les films d'action post Jason Bourne, on passe généralement son temps à essayer de comprendre ce qui se déroule à l'écran. Le réalisateur suit en effet à la lettre le petit guide : "Comment faire le plus mauvais film quand on dispose d'un gros budget". Michael Bay, si souvent critiqué, sait au moins rendre une explosion spectaculaire. C'est la moindre des choses qu'on lui demande. Ici, West n'arrive même pas à ce strict minimum. Il ne filme absolument rien correctement, une honte. Enfin, aussi désastreux que les dialogues et la mise en scène, le jeu des acteurs donne envie d'arrêter le film pour se repasser les classiques de leur jeunesse pour se rappeler qu'il fut un temps où ils savaient être crédibles. Stallone marmonne, Statham fait du Statham, Lundgren grogne, Schwarzie is back (au cas où on n'avait pas compris la première fois), Willis est chauve et le reste fait de la figuration. Même le seul élément féminin du film ne parvient pas à créer une quelconque cohésion ou rivalité entre tous ces mastodontes. Le film baigne dans un esprit de camaraderie bon enfant mais sombre dans une ambiance arthritique et malsaine de maison de retraite, où l'on y parle adultère et Harley Davidson entre deux séances de torture. Glauque. Seul Van Damme parvient à tirer son épingle du lot, dans le rôle d'un méchant pervers et masochiste adepte des lames rutilantes et des lunettes de soleil. Avec son sourire carnassier et son allure de psychopathe, il bouffe littéralement l'écran de sa présence tel un Heath Ledger de série Z. On sent qu'il est ravi d'être là et de casser son image de héros défenseur de la veuve et de l'orphelin. Mais francophone d'origine, il se bat plus contre son accent que contre les autres protagonistes. Un casting en béton armé de super héros inarrêtables dans la peau de grandes gueules sans foi ni loi - The Avengers rencontre la Horde Sauvage. The Expendables 2 avait tout pour lui. Au final, il n'est rien. Des scènes d'action bruyantes filmées sans imagination, des dialogues niais et interminables, des personnages stéréotypés sans charisme, une musique tonitruante et sans âme. Il n'est ni le film d'action du millénaire (West n'as pas fait un film correct depuis 'Les Ailes de l'Enfer'), ni le grand retour de Sly et Arnie ('Arrete où ma mère va tirer' et la 'Course au Jouet' ont des scènes plus mémorables), ni une parodie du genre (les répliques sont plus proches de 'Batman Forever' que de 'Hot Shots'). Enfin - le plus douloureux et difficile à accepter - le nombre de stars à l'écran, qui auront incarné tant de personnages inoubliables, sont tournés en ridicule par des dialogues d'une pauvreté affligeante où l'émotion brille par son absence. N'est pas 'Inglorious Basterds' qui veut. Surtout, ce qui est impardonnable, c'est qu'il s'agit d'une suite - The Expendables DEUX. Simon West avait donc l'avantage du recul pour remédier aux défauts du premier film. Mais fidèle à lui même, il ne fait que s'enfoncer davantage dans la médiocrité sans nom. Jet Li prend le large avant que le navire coule. Willis et Schwarzie font de la pub pour les Smart mini. Van Damme, seul, rend certaines scènes respectables. Comme dirait Eli Wallach : 'Quand on tire, on raconte pas sa vie !' Note : *