samedi 15 mars 2014
Aguirre, la colère de Dieu
En 1560, une troupe de conquistadors espagnols descend de la montagne à la recherche de l'Eldorado. Quand l'équipée s'enlise dans les marais, une plus petite expédition est alors constituée, placée sous la conduite de Pedro de Ursua et de son second, Lope de Aguirre, qui devra reconnaître l'aval du fleuve sur des radeaux.
Grace à un style quasi-documentaire, le film éblouit par une immersion de tous les instants. Qu'ils escaladent des montagnes impénétrables, s'engouffrent dans une jungle étouffante ou tentent de traverser une rivière tumultueuse sur des radeaux de fortune, on se contente bien souvent de suivre la troupe de soldats pas à pas, sans aucun artifice de mise en scène. La musique elle même est minimaliste et ne survient que rarement. Tout nous plonge immédiatement au cœur de l'enfer vert, peuplés de dangers invisibles et mortels, et nous laisse aussi perdus et démunis que les protagonistes.
Indéniablement, cet aspect « pris sur le vif » est l'une des plus grandes qualités de l'oeuvre, mais à quel prix ? Il faut savoir que le réalisateur allemand Werner Herzog n'avait pas planifié les plans de son film à l'avance. En réalité, la plupart des scènes ont été improvisées lors du tournage. Et il est d'autant plus difficile de savoir quand les acteurs jouent leur rôle ou réagissent spontanément aux situations. Herzog se contente généralement de laisser tourner sa caméra et de capter l'essence du moment. On peut alors facilement imaginer les conditions épouvantables de tournage de cette maigre équipe de cinéma, partie au milieu de l'Amazonie avec des ressources limitées, suivant sans relâche un dictateur sans merci en guise de chef de troupe.
Aguirre marque la première collaboration entre le cinéaste Werner Herzog et l'acteur Klaus Kinski. Une collaboration houleuse et destructrice qui durera de nombreuses années. Leurs colères ravageuses et leur comportement imprévisible et violent fera couler beaucoup d'encre et il est fort possible que les deux hommes se soient fascinés l'un l'autre. Aussi, on peut noter que Kinski interprète souvent des personnages malsains et cruels, à l'image même du cinéaste, devenant ainsi son double à l'écran. Ici, consciemment ou inconsciemment, Herzog se projette littéralement dans la peau de son personnage principal. Désireux de gloire et prêt à tous les sacrifices pour terminer son film, son comportement se reflète dans celui d'Aguirre – aveuglé par une ambition sans limites et n'hésitant pas à tuer ses propres soldats pour les empêcher de déserter. En effet, on raconte que Herzog aurait menacé d'abattre Kinski – avant de se suicider, lorsque ce dernier a décidé d'abandonner le film en plein tournage...
Le film lui même est une représentation réaliste et cynique de la conquête de l'Amazonie par les soldats d'Espagne. Guidés par leur foi en Dieu et par l'attrait du pouvoir, les soldats partent à l'aventure, vêtus de costumes d'apparat et d'armures rutilantes. Mais la situation dégénère rapidement. Traqués par des indiens invisibles, aux prises avec les forces de la nature, ils perdent peu à peu leurs repères et leur moralité, et peinent à conserver leur humanité. Racisme et esclavage sont les mamelles de leur autorité sur les autres peuples. Ironiquement, s'ils instaurent un semblant de civilisation au milieu de la jungle, c'est pour juger et pendre un des leurs. Et quand le repas des troufions consiste en une poignée de grains, alors que le commandant se délecte d'un festin de roi, la mutinerie n'est pas loin.
Enfin, confrontés à l'incompréhension des indigènes face à la toute puissance de la Bible, ils n'auront pas d'autre choix que de les passer au fil de l'épée. Si la narration est basée sur les récits d'un prêtre désireux de convertir les Indiens pour leur faire accéder à la vie éternelle, Aguirre est une réflexion déprimante sur la mortalité et la futilité de l'existence. Chez Herzog, la mort importe peu. Il filme les cadavres comme il filme le reste de la jungle. Froidement. Dans Aguirre, il n'y a pas de héros. Juste des hommes, rendus fous par la faim et la soif – de l'or. Et comme le dit le prêtre, les hommes meurent, et l'environnement où ils ont vécu, les oubliera vite...
Aguirre est souvent considéré comme l'un des meilleurs films du monde. Et ce, à juste titre. Le style lugubre et documentaire du réalisateur Verner Herzog et son absence de jugement met à la fois en valeur la beauté formelle des paysages et nous laisse sans voix face au réalisme et à la cruauté des situations rencontrées. Le film sera une grande source d'inspiration pour de nombreux cinéastes (on retrouve des références narratives ou esthétiques dans Apocalypse Now de Coppola, ou encore Valhalla Rising de Nicholas Winding Refn). Autant fable accablante et alarmiste sur fond de récit historique que récit d'aventure intimiste et contemplatif, Aguirre est surtout marqué par l'interprétation sinistre et fiévreuse d'un Klaus Kinski débordant de rage contenue. Et quand on connait mieux l'envers du décor et comment s'est déroulé le tournage, le film prend alors une tournure encore plus effrayante...
Note : ****
mercredi 25 décembre 2013
Gravity
Quand une pluie de débris détruit leur navette spatiale, deux astronautes, Ryan Stone et Matt Kowalski se retrouvent à la dérive dans l'espace...
‘Dans l’espace personne ne vous entendra crier. C’est pourtant pas faute d’avoir essayé.’ C’est ce qu’a du se dire Ryan (Sandra Bullock), une astronaute taciturne, indépendante et solitaire - mais non dépourvue de bravoure - et l’héroïne du nouveau film d’Alfonso Cuaron. Au même titre que ses confrères Guillermo del Toro et Robert Rodriguez, Cuaron est un des rares réalisateurs mexicains contemporains qui a réussi à Hollywood, mais en imposant son propre style. Rodriguez se complaît désormais dans la violence outrancière et le mauvais goût assumé avec des films bas de plafond, vite vus, vite oubliés. A l'opposé, Cuaron et Del Toro privilégient une écriture soignée et le travail de mise en scène pour créer des chefs d’oeuvre qui marquent le 7ème art (Le Labyrinthe de Pan pour l'un et Les Fils de l’Homme pour l'autre, pour ne citer qu’eux). Et Gravity est clairement le genre de film sorti de nulle part, mais dont vous allez entendre parler longtemps.
L’aspect visuel est assurément un des points fort du film. Gravity n’est certes pas le premier film à suspense à mettre en scène des cosmonautes à la dérive, mais rares sont ceux avant lui à atteindre une telle perfection. La maîtrise du cadre et la photographie exceptionnelle mettent en valeur la perte de repère spatial d’une part – quand la planète entière n’est plus qu’un vertigineux tableau abstrait autour duquel on tourbillonne sans fin, en cherchant vainement une quelconque direction. Et d’autre part, elles accentuent la froideur oppressante de l'univers et la claustrophobie des différents habitacles visités. Sans oublier que Cuaron est un passionné d’astronomie. Tout jeune, il rêvait de devenir astronaute. Sa passion d’enfance transparaît à l’écran grâce à une connaissance fidèle de la technologie et des équipements utilisés dans le film. Bien que ces derniers restent inaccessibles au commun des mortels, la crédibilité demeure le maître mot. Gravity aurait pu être tourné dans un simple studio ou réellement dans l'espace, on ne saurait voir la différence.
L’absence de gravité à elle seule est un effet visuel bluffant. Les personnages tournent constamment sur eux même, comme prisonniers d'une bulle invisible. Cuaron multiplie alors des plans séquence interminables et laisse sa camera flotter librement à leurs côtés, sans discontinuer, dans un style quasi documentaire. Selon le besoin, il colle littéralement au visage des comédiens, capturant ainsi leurs moindres émotions. Ou au contraire, il s’éloigne jusqu’à ce que les cosmonautes ne soient plus qu’une faible lueur, lentement avalée par les ténèbres. Cuaron parvient même à nous placer directement dans le scaphandre de l’héroïne, en vision subjective. Dans la peau de Ryan, on retient alors notre respiration, quand la sienne résonne dans son casque. Même lorsque l’action prend le dessus, Cuaron se fait l’anti Michael Bay par excellence. Alors qu'une station orbitale est réduite en charpie et qu'une multitude de débris métalliques traversent les cieux, la pyrotechnie brille par son absence, et le chaos à l’écran reste d’une clarté magistrale. Un silence de mort envahi l'écran - comme le son ne se propage pas dans le vide - tandis que des percussions fatalistes tentent de nous accabler émotionnellement.
Rien que pour sa beauté plastique et son hyper-réalisme, Gravity mérite des louanges. Mais tous les effets spéciaux du monde ne sauraient remplacer un script solide et des acteurs dignes de ce nom. Dans un sens, Gravity s’apparente à un 127 heures dans les étoiles. En effet, les deux films se concentrent sur une personne aspirant à la solitude, qui se retrouve perdue au milieu de nulle part, dans des conditions extrêmes, sans moyen de communication et des ressources limitées. Par chance, Alfonso Cuaron et Danny Boyle partagent un indéniable talent de conteur et de directeur d’acteurs. Si James Franco a remporté une nomination comme Meilleur Acteur pour 127 heures, il est fort à parier que Sandra Bullock va suivre le même chemin. Déjà détentrice d’un Oscar (pour The Blind Side), ‘Miss Detective’ trouve ici le meilleur rôle de toute sa carrière et pourrait bien décrocher une seconde statuette. Suite à un passé traumatisant, Ryan n’est plus que l’ombre d’elle même. Une coquille vide dans laquelle elle se réfugie et refoule ses émotions. L'actrice nous offre une performance à fleur de peau, sincère et touchante, qui ne peut laisser indifférent. A ses côtés, George Clooney, qui joue les compagnons de fortune, parvient difficilement à nous faire oublier son statut de méga star. Là où Sandra Bullock s'efface littéralement derrière son personnage, on ne voit que Clooney en costume de cosmonaute. Néanmoins, il se glisse sans peine dans la peau de ce père protecteur au sourire ultra-bright.
Sans trop en dévoiler, le scénario est particulièrement riche en rebondissements et fait la part belle aux poussées d'adrénaline pour nous tenir en haleine jusqu'au dénouement. Le sort s'acharne littéralement sur la pauvre Ryan qui se sort in-extremis d'un danger mortel pour tomber dans un autre. Grace à l'extraordinaire travail d'immersion du réalisateur, certaines scènes sont d'une tension viscérale à vous couper le souffle. Mais la brillance du script repose sur le fait que Ryan est un personnage féminin. En mettant l'accent sur sa vulnérabilité, le film nous permet d'éprouver pour elle un vrai sentiment d'empathie. Mais chaque épreuve surmontée est une victoire en elle même, où l'on se rend compte que c'est quand on est poussé dans nos derniers retranchements que l'on révèle tout notre potentiel. En ce sens, Gravity est une magnifique leçon d'optimisme et de courage face à l'adversité. On apprécie alors la double lecture symbolique du film quand il se mue subtilement en une ode poétique sur l'évolution - où la survie est aussi une renaissance. A ce sujet, certains plans hypnotiques, dignes du 2001 de Kubrick, resteront gravés dans votre mémoire bien après le générique de fin.
Gravity est sans hésiter l'un des meilleurs films de 2013. On peut déjà prévoir une nomination dans les catégories Meilleur Réalisateur, Meilleure Actrice, Meilleur Son, Meilleurs Effets Visuels, Meilleure Musique et Meilleure Photographie. Gravity est une expérience sensorielle inédite, tour à tour épique et intime, intense et réfléchie, spectaculaire et épurée. Un film catastrophe haletant, doublé d'une extraordinaire aventure humaine. Sandra Bullock porte à elle seule le film sur ses épaules et incarne une femme à la fois forte et fragile, qui risque bien de devenir une icône du genre, aux côtés de Ripley de la saga Alien. On ressort du film comme il se doit - en apesanteur.
Note : ****
lundi 23 décembre 2013
Santa's Slay
Un petit village de campagne est en proie à un père Noël sanguinaire qui sème la mort sur son passage
Ah, Noël. Voici venu le temps de se retrouver en famille pour partager ce merveilleux jour de fête. Paix sur Terre et joie aux hommes de bonne volonté ! Et voici justement le Père Noël qui apporte ses présents aux enfants sages. Regardez le qui traverse le ciel sur son traîneau volant, tiré par son fidèle…euh… bison des montagnes.
Selon une légende nordique, Santa Claus serait en réalité le fils de Satan, (« Santa », « Satan », on se demande où ils vont chercher tout ca…) un colosse viking, bâti comme un ours, qui prend un malin plaisir à torturer son prochain, et dont le passe temps favori est de pêcher sur la banquise avec les elfes – les pauvres elfes jouant bien sûr les hameçons réticents. Afin de stopper son règne de terreur, un ange envoyé par Dieu lui propose un pari. S’il perd, il sera forcé de distribuer des cadeaux chaque année à Noël pendant mille ans. Santa accepte, échoue et se voit contraint de jouer ce gros barbu débonnaire que nous connaissons bien, et dont le « ho ho ho » caverneux dessine un sourire sur le visage de tous les enfants. Mais les mille années touchent à leur fin et toutes ces années de travaux forcés ont rendu Santa un poil irritable. Cette fois, les douze coups de minuit sonneront l’heure de la vengeance. L’année dernière, Santa offrait les présents. Cette année, il distribue les marrons. Et quoi de plus approprié pour le fils du diable que de commencer sa tournée par cette petite bourgade si justement nommée « Hell Town » ?
Un scénario grotesque, un réalisateur inexpérimenté et armé d’un budget dérisoire, et des comédiens habitués aux seconds rôles ou cantonnés au petit écran. Tout prédestinait Santa’s Slay à être rangé aux côtés de ces séries Z, aux acteurs au rabais, où les effets gore priment sur les qualités narratives et esthétiques. Il faut pourtant avouer que pour un premier long métrage, le cinéaste David Steiman s’en sort avec les honneurs. Les scènes d’action sont d’une qualité peu commune pour un petit budget. Le montage soigné et la maîtrise du cadre soulignent aussi bien le suspense que la comédie. Les effets visuels sont aussi discrets qu’efficaces. Et enfin, la bande son, ironiquement composée de chants de Noël festifs, contraste délicieusement avec la violence des situations.
Fait rare également pour ce genre de production, les acteurs sont convaincants et incarnent des personnages à la fois crédibles et sympathiques auxquels on s’attache immédiatement. Mention spéciale au grand-père malicieux et excentrique, habile croisement entre Obi Wan Kenobi et Doc Brown de Retour vers le Futur. Quand au rôle de Santa, il va comme au gant au catcheur Bill Goldberg. En plus de rouler des mécaniques et d’exhiber des avant-bras comme des troncs d’arbre, Goldberg communique un plaisir de jouer évident à chaque instant. Notamment dans la scène du bar à strip tease, référence à la fois au Terminator et aux films de Jackie Chan, où il démonte les videurs et le mobilier, au milieu de danseuses à moitié nues.
Santa’s Slay étonne constamment par ses répliques loufoques et son ton irrévérencieux. Malgré la stupidité du script, Steiman nous charme dès les premiers instants avec un ton décalé, mis en valeur par le soin apporté à la mise en scène. Mais Santa vole clairement la couverture à chacune de ses apparitions. L’introduction à elle seule vaut son pesant de cacahuètes: faisant irruption chez une famille de riches parvenus en plein repas de Noël - en défonçant littéralement leur cheminée - il envoie d'abord leur chien dans les pales d’un ventilateur avant de se jeter sur les convives pour les massacrer de la manière la plus jouissive possible. La scène met clairement en avant un humour noir et une créativité dans le meurtre qui rappelle les meilleurs moments de Freddy et de Jason. Et le reste du film ne fait que consolider cette impression pour le plus grand bonheur d’un public friand de violence cartoon. Quand il ne vous plante pas un sucre d’orge entre les deux yeux, vous poignarde avec une étoile de Noël, ou vous noie dans de la crème anglaise, Santa Claus peut tout simplement vous éparpiller façon puzzle avec les paquets explosifs du Schtroumph farceur.
Les morts sont imaginatives et brutales, les personnages principaux sont charmants, le réalisateur contourne les limites du budget par une mise en scène travaillée et cherche avant tout à nous faire passer un bon moment. Cette course poursuite effrénée, bizarre mais hilarante, nous laisse avec un sourire idiot jusqu’à la fin. Une fin qui ne remplit hélas pas ses promesses et déçoit par son manque de bravoure. Une faute certainement due au manque de moyens. Mais on reste néanmoins avec un arrière goût d’en vouloir davantage. Quand on s’amuse, le temps passe toujours trop vite.
Si pour Noël pour souhaitez échapper aux sempiternelles bluettes romantiques de fin d’année ou à l’inévitable production Disney pour toute la famille, et si vous êtes dans le bon état d’esprit pour un petit film d’horreur décomplexé, alors sortez la bûche et le popcorn. Amateurs de mauvais goût, de violence burlesque et de nudité gratuite, on ne pourrait vous faire de plus beau cadeau.
Note : **
mercredi 18 décembre 2013
Pacific Rim
Surgies des flots, des hordes de créatures monstrueuses venues d’une autre dimension ont déclenché une guerre qui a fait des millions de victimes. Pour les combattre, l'armée a mis au point de gigantesques robots, contrôlés par des pilotes.
Je vous vois déjà venir avec vos gros sabots. Vous allez me dire qu'un film sur des robots hauts comme des immeubles qui se tapent dessus à grand renfort d’explosions, c'est juste un produit bassement commercial qui cherche à surfer sur la vague des Transformers. Et en un sens, vous n’auriez pas tort. Mais moi de vous répondre que si.
Pacific Rim est le nouveau film du cinéaste mexicain Guillermo del Toro, un amoureux éperdu des univers fantastiques. Bercé aux comic books américains et à l’animation japonaise, Del Toro a su s’approprier les codes narratifs et esthétiques des deux genres. Rien d’étonnant alors à ce que les deux héros soient un américain casse-cou et une jolie japonaise aux yeux de biche - et aux cheveux colorés, notez bien. Et c’est également sans surprise que les pilotes des robots aient un passé tragique (les pilotes de méchas dans les mangas souffrent toujours d’un traumatisme). Ou encore que la douce japonaise soit aussi une machine de guerre meurtrière. Aussi bien au niveau du récit que du design de certains monstres, Del Toro démontre un intérêt certain pour la saga Neon Genesis Evangelion, le manga culte de Yoshiyuki Sadamoto.
En matière d’action, Del Toro laisse s’exprimer son petit coeur de fanboy. Il puise dans le catalogue de séries et romans de sa jeunesse (en vrac, des références évidentes aux nombreux Godzilla, à King Kong, aux animés de méchas comme Patlabor/Gundam, ou encore aux monstres tentaculaires qui peuplent les romans de Lovecraft) pour nous offrir des affrontements dantesques, qui nous laissent avec un sourire béat d'admiration par leur démesure et leur inventivité. Le soin apporté aux cadrages et à la lumière est admirable. Chaque plan semble sorti tout droit d’une bande dessinée de notre enfance. Grace à une ambiance sonore de qualité et une mise en scène qui nous plonge au cœur de la baston, on reste sans voix face au potentiel destructeur des combattants. Quand il ne passent pas à travers des gratte-ciels comme on marche par inadvertance sur un château de sable, chaque coup de poing ou de griffe les envoie valser dans un fracas de rouages et de viscères. Lorsque le thème héroïque du film résonne soudain à nos oreilles alors qu'un robot haut de plusieurs dizaines d'étages traîne derrière lui un pétrolier qu’il s’apprête à fracasser sur le crâne d’une créature large comme un pâté de maisons, le terme "bad-ass" vient d’adopter une nouvelle définition.
Mais Del Toro est aussi un prodige du maquillage et des effets spéciaux réalistes. Visuellement, Pacific Rim peut se vanter d’enterrer un bon nombre de productions récentes. Grace à un rendu des textures ultra-réaliste et une fluidité de tout instant, le film est d'une beauté à se damner. Depuis Avatar (2009 déjà), on n’aura pu contempler une peau reptilienne aussi palpable. Pacific Rim est garanti de repartir avec au moins une nomination aux Oscars pour ses effets visuels. Mais si le film regorge d’images de synthèse, ce n’est jamais au détriment de leur crédibilité. Lors des scènes d'action, la plupart des réalisateurs contemporains se repose essentiellement sur le "tout numérique" pour au final nous offrir ce qui ressemble plus à une cinématique de jeu vidéo qu’à une séquence digne d’un long métrage (le mollasson Man of Steel de Zack Snyder brandit fièrement un gros panneau ‘tout CGI’).
Au contraire, le design de Pacific Rim est minutieusement travaillé. Que ce soit les mécanismes sophistiqués et l’armure rutilante des robots, ou l’aspect organique des créatures visqueuses, Del Toro s’impose une cohérence artistique au lieu de simplement jeter des idées sur le papier 'parce que ça ferait joli à l'écran' (Man of Steel, encore lui). En combinant habilement imagerie numérique et effets plus traditionnels, Del Toro rejoint les grands créateurs de mondes au même titre que James Cameron et George Lucas, en nous donnant la chance d’admirer un grand nombre de créatures, à la hauteur vertigineuse, parmi les plus crédibles jamais vues au cinéma. On pourra regretter cependant que le film n’exploite jamais l’univers fantasmagorique d’où proviennent tous ces monstres. Vu les possibilités infinies offertes par le scénario, on aurait bien aimé passer un peu plus de temps de l’autre côté du miroir…
En plus d’être le réalisateur de films d’action nerveux et stylés comme Blade 2 ou Hellboy, Del Toro est aussi l’auteur maintes fois récompensé de l’Echine du Diable, Cronos ou du Labyrinthe de Pan. Des tragédies lyriques où la poésie de l’imaginaire s’associe à l’horreur de la réalité. Avec Pacific Rim, il fait rimer action avec émotion, et apocalyptique avec comique. D’une part, le script est basique et sans surprise, avec des raccourcis et des ficelles de narration à faire passer les films de Joel Schumacher pour du Bergman (quand on a pour assistant le scénariste du remake du Choc des Titans, faut pas trop en demander non plus…).
Mais d'autre part, les personnages sont suffisamment attachants (malgré la pauvreté de certains dialogues). Comme dans Iron Man, ce n’est pas l’armure qui fait le héros, c’est l’homme à l’intérieur. Del Toro choisit judicieusement de mettre en valeur la vulnérabilité des pilotes et parviendrait même à nous arracher une larme lors des scènes les plus émouvantes. De même, la tragédie à grande échelle que dépeint le film est mise en scène avec un sérieux inébranlable. Ce qui n’empêche pas deux hurluberlus hystériques de monopoliser parfois l’attention pour détendre inutilement l'atmosphère (ce qui rappelle une fois de plus le duo navrant du Choc des Titans…). Et Ron Perlman – acteur fétiche de Del Toro – de faire l’andouille comme à son habitude.
Bref, Pacific Rim a tout du gros nanar aux situations convenues et aux protagonistes vus mille fois. Mais avec le genre de nuances qui fait la différence entre un vulgaire film de monstres vendu à la douzaine et une bonne série B, généreuse et décomplexée. Aux commandes de cette méga-production, un réalisateur lambda ne cherchant qu’à grossir son portefeuille aurait plongé le film dans les abysses de la médiocrité. Il fallait bien un passionné de Japanimation et de comics avec une âme d’enfant - mais un talent de conteur grec - pour mettre en scène ces robots de 20 étages qui tapent joyeusement sur de gros lézards.
Sorti cet été presque en même temps que Man of Steel, Pacific Rim fait partie de ces grosses machines hollywoodiennes qui cachent un scénario rachitique sous un déluge d’effets spéciaux. A ce jeu, Znack Snyder s'imagine réaliser une épopée grandiose et épique et se plante misérablement avec une version de Superman, aseptisée, ronflante, interminable et qui s’embourbe dans une esthétique de jeu vidéo. Del Toro, lui, nous offre un film idiot mais bourré d'énergie, auquel il apporte son talent artistique et sa verve narrative. Un plaisir coupable mais immédiat qui ne cherche pas à être davantage. On n’en ressort pas grandi, mais qu’est ce que ça défoule!
Note: ***
mardi 29 octobre 2013
Interstate 60
Neal, un jeune homme inquiet pour son avenir, entreprend un voyage sur une route qui n'existe sur aucune carte.
Robert Frost est un poète américain né dans les années 1870. L’un de ses plus fameux poèmes (« The Road Not Taken » se termine ainsi:
Two roads diverged in a wood, and I_
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.
(Pour les non anglophones, cela donne)
Deux routes divergeaient dans un bois, et moi,
J'ai pris celle par laquelle on voyage le moins souvent,
Et c'est cela qui a tout changé.
D’un point de vue empirique, Frost résume ainsi l’essence même de la vie. La vie n’est ni plus ni moins que la somme de toutes nos expériences vécues, positives ou négatives. Ce sont bien nos propres expériences qui font de chacun de nous des êtres uniques, et qui nous différencient de notre prochain - tant au niveau de nos actes, que de notre mode de pensée. Et comme Frost nous dit, c’est parfois quand on choisit le chemin le moins emprunté que la route est la plus belle. Ces vers sont souvent emblématiques de l’esprit aventureux et idéaliste qui caractérise l’Amérique des années 60. Tous les Easy Rider et autres grands road movies de l’époque basés sur la contre-culture reflètent une volonté d’émancipation du carcan capitaliste – où le système décide pour vous - et arborent avec fierté leur admiration des grands espaces. Et de la route. Cette route sans fin, à la destination incertaine, symbole de liberté et d’éternité, métaphore de la vie, où chaque rencontre peut être l’objet du destin.
Si un jour vous souhaitez visiter les Etats Unis, ne cherchez pas l’Interstate 60 sur la carte, elle n’existe pas. C’est pourtant sur cette route que Neal débute son périple à la recherche de réponses à son existence, et accessoirement à la recherche de la fille de ses rêves. C'est vrai que quand on y pense, quoi de plus évident que de s’engager sur une voie imaginaire quand on entame une quête intérieure? Si le film se déroule comme un road movie, c’est bien d’un voyage de l’esprit dont il est question. Chaque protagoniste que Neal croise sur son chemin incarne une vertu ou une faiblesse morale que Neal devra apprendre à reconnaître pour son propre salut.
L’intrigue du film repose sur le thème de l'inéluctabilité et de nos choix de parcours. Chaque nouvelle rencontre est l’occasion d’aborder de nouvelles questions existentielles sur le sens du destin. Chaque question apporte son flot de réponses, qui entraînent à leur tour une discussion sur leurs conséquences. Mais loin d’être le discours pompeux et ronflant que l'on pourrait craindre, Interstate 60 est un petit bijou de réflexion philosophique sur fond de comédie délicieuse. A la manière de Lewis Carrol avec Alice au Pays des Merveilles, le film nous plonge dans un univers volontairement décalé et surréaliste où chaque rencontre rivalise d’absurdité (mention spéciale à la ville peuplée d’avocats où tout le monde se poursuit en justice). Avant tout, le film pose des questions pertinentes auxquelles nous pouvons tous être confrontés un jour (dois je poursuivre mon rêve en dépit des conséquences?, dois je suivre la voie tracée par mes parents?, dois-je faire confiance à mon instinct ou à ma raison?...), mais les réponses qu'il nous donne - aussi fascinantes soient elles - sont tournées en dérision de manière complètement farfelue. Même si le principe masque souvent la réalité tragique et grinçante des situations, on se laisse séduire par le ton léger et optimiste du film, impatients de découvrir la prochaine leçon de conduite qui se cache au tournant. Au cours de son périple, Neal sera donc sujet à de nombreuses introspections, dont nous-mêmes, nous ressortons grandi.
Dans les mains d’un conducteur du dimanche qui enchaîne les leçons de morale bienfaisante comme on passe les vitesses, le film aurait vite fini en queue de poisson. Fort heureusement, le réalisateur et scénariste Gob Gale est un pilote hors pair. Il démarre son film sur les chapeaux de roue, conduit pied au plancher, tout en évitant les nids de poule. Mais sait prendre le temps de s’arrêter pour profiter du paysage. Arrêtons là les jeux de mots automobiles douteux pour s’attarder sur les qualités de notre chauffeur. En voiture, Simone ! Bob Gale n'est rien de moins que le scénariste de Retour vers le Futur, l’un des films les plus adorés de l'histoire du cinéma. Retour vers le futur est un de ces rares films à effets spéciaux où l’imagerie visuelle ne met pas en défaut la qualité de l’écriture. Autant que la virtuosité technique, ce sont bien les personnages et les dialogues inoubliables qui font de ce film un chef d’œuvre intemporel. Si le succès commercial des aventures de Marty McFly n’est pas à démontrer, il est surprenant de voir que Interstate 60 est sorti directement en DVD, dans le plus pur anonymat. C'est peut être du au fait qu’il s’agit du premier long métrage réalisé par Gale lui-même, mais le film n’a rien à envier aux véritables sorties en salle. On voit que passer du temps aux cotés de Zemeckis (le réalisateur oscarisé de Retour vers le Futur, Forrest Gump ou Qui veut la peau de Roger Rabbit ?) a été bénéfique. Le film est sorti en 2002, mais Interstate 60 baigne dans une atmosphère à la fois ludique et insouciante propre aux années 80, et qui rappelle les débuts de Zemeckis.
Le film brille également par son casting impeccable. Neal est incarné par un James Marsden (Cyclope dans X-Men) aussi crédible qu’attachant, à mi chemin entre Marty McFly et Ferris Bueller. Ses compagnons de route sont tous interprétés avec goût et justesse par une flopée de comédiens heureux d’être là – et de donner un coup de main à leur ami Gale. On retrouve avec plaisir les acteurs favoris du duo Gale/Zemeckis : Michael J. Fox et Christopher Lloyd, bien sûr, mais aussi un Kurt Russel à contre emploi, particulièrement inquiétant quand il vante les mérites de la dépendance des drogues dures sur le contrôle de la délinquance juvénile. On appréciera surtout les talents de caméléon de Gary Oldman, qui disparaît comme toujours derrière son personnage. Ici, un génie exauceur de souhaits, excentrique et malicieux – d’apparence inoffensif mais qui se délecte à manipuler ses victimes. Mais la palme revient à Chris Cooper, philosophe paranoïaque aussi imprévisible que dangereux, dont le passe temps favori se résume à relever les mensonges des médias – quand il ne menace pas de se faire sauter à la dynamite lorsqu’on refuse de lui obéir…
Interstate 60 est une quête spirituelle déguisée en road movie, menée pied au plancher par un as du volant. Scénario soigné et inventif, personnages charmants, casting de rêve… il est triste de savoir qu’Interstate 60 n’a pu bénéficier d’une sortie en salles. Le film est une ode à la pensée créative et à l'individualisme et mérite amplement d'être découvert. Si des titres tels que « Stranger than Fiction », « Big Fish » et « Le Guerrier Pacifique » vous parlent, alors n'hésitez pas une seconde à choisir l'Interstate 60 pour votre prochaine destination.
Note : ***
samedi 19 octobre 2013
Amours Chiennes (Amores Perros)
Mexico. Octavio est un adolescent qui décide de s’enfuir avec la femme de son frère, Daniel est un quadragénaire qui quitte sa femme et ses enfants pour aller vivre avec un top model. El Chivo est un ex-guérillero communiste devenu tueur à gages. Un tragique accident de voiture va brutalement les rassembler.
Sorti en 2000, Amours Chiennes est le premier long métrage du réalisateur mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. Il regroupe les histoires de plusieurs personnages de milieux et de classes radicalement différentes, dont les destinés se croisent suite à un événement majeur – ici, un brutal accident de voiture. Le film est donc partagé en trois parties distinctes. On est d’abord plongé dans l’univers cruel et dérangeant des criminels de bas quartiers, qui survivent à coup de braquages et de combats illégaux de chiens. On assiste ensuite à une farce grotesque, où la relation d’un couple de la haute société vole en éclat en même temps que le parquet de leur appartement. Enfin, on suit le quotidien sordide d’un vieil ivrogne mélancolique, engagé pour abattre le rival d’un homme d’affaire.
A travers ces trois histoires, Inarritu dépeint des relations basées sur la tromperie, le mensonge et l’orgueil. Chaque personnage incarne ce qu’il y a de pire chez l’être humain. Chez le cinéaste, la morale bienfaisante ne triomphe jamais et les liens du sang ne protègent pas du meurtre. Il est même mention de « Abel et Cain » pour décrire une relation fratricide dans la dernière partie du film. Les protagonistes sont plus méprisables les uns que les autres et il est difficile de s’attacher à eux. En revanche, les acteurs offrent tous des performances mémorables. On retiendra notamment Gael Garcia Bernal, pour qui le film ouvrira les portes d’une carrière internationale.
Amours Chiennes surprend avant tout par la qualité esthétique de sa réalisation. Le film tout entier baigne dans un univers froid et poisseux, aux couleurs délavées. Inarritu privilégie une approche réaliste, parfois documentaire, qui nous met face à une violence crue, et symbolise le caractère instable et perturbé de personnages sans espoir de rédemption. La combinaison de cadrages extrêmes, de plans rapprochés et d’un montage frénétique instaurent un climat claustrophobique, qui met volontairement mal à l’aise.
Visuellement, le film est parfaitement abouti. Mais le plus surprenant, c’est la maitrise de la narration. Pour un premier long métrage, Inarritu fait preuve d’une grande habilité pour établir les relations entre ses différents protagonistes, tout en nous maintenant constamment en haleine. On pourra cependant noter que le succès du film repose sur les références à d’autres réalisateurs de renoms, dont Inarritu ne cache pas l’influence. Tarantino tout d’abord. La manière dont les personnages se croisent et s’influencent et les cartons en noir et blanc qui séparent les chapitres rappellent immédiatement Pulp Fiction. De plus, la scène d’introduction est directement tirée de Reservoir Dogs. Ensuite, les connaisseurs apprécieront l’utilisation d’une bande sonore funky et rock’ n’ roll qui fait écho aux débuts de Guy Ritchie – chez qui les petites frappes se retrouvent toujours dans des situations invraisemblables. Sans oublier un portrait du tueur solitaire amateur de lait similaire au Leon de Luc Besson.
La différence c’est que Amours Chiennes est totalement exempt de second degré, si friand aux trois réalisateurs sus-cités. Le titre du film, Amores Perros, fait référence à l’affection que chaque personnage porte à son animal de compagnie. Mais il peut aussi se traduire par « Chienne de Vie ». En ce sens, sa froideur assumée ainsi que le pessimisme des situations rapprochent davantage le film du travail d’Aronofsky sur Requiem for a Dream - une référence en matière d’univers malsain et de personnages sans espoir de lendemain.
Amours Chiennes est considéré comme le premier opus d’une trilogie sur la mort et la perte d’humanité, qui regroupe aussi 21 Grammes et Babel, tous mis en scènes par Inarritu. Pour un premier film, Amours Chiennes est l’œuvre d’un virtuose de la caméra qui méritera une nomination aux Oscars comme Meilleur Film Etranger. Mais c’est surtout une fable tragique et sordide, un drame réaliste au style fiévreux, peuplé de personnages meurtris. La vie est peut-être une chienne, mais l’homme reste un loup pour l’homme.
Note : ***
lundi 7 octobre 2013
Le Grand Silence
En hiver 1898, dans les montagnes de l'Utah, des paysans sont devenus hors-la-loi pour survivre à la famine. Des chasseurs de primes, dirigés par le cruel Tigrero, sont payés pour les abattre. Pauline, dont le mari a été tué par Tigrero, engage à son tour un pistorlero muet pour la venger.
Quand on parle de « western spaghetti », un nom apparaît sur toutes les lèvres: Sergio Leone. En effet, le nom du cinéaste est passé dans la culture populaire comme un synonyme du genre. On connait tous la trilogie des Dollars, films d'action sarcastiques et violents, dont les intenses duels millimétrés et les compositions héroïques d'Ennio Morricone sont à jamais gravés dans nos mémoires de cinéphiles. Néanmoins, à la même époque et encore aujourd'hui, le succès de Leone a souvent éclipsé d'autres cinéastes italiens qui ont également marqué le genre au fer rouge.
C'est le cas de Sergio Corbucci, réalisateur d'une soixante de films, dont la moitié figurant dans le domaine du western. Ce qui est intéressant avec Corbucci, c'est la variété de ses longs métrages. Si Leone est un cinéaste mythique, il n'aura pas tourné plus d'une dizaine de films et la plupart respectent les codes du western spaghetti – qu'il a lui même inventé: angles de caméras ouverts sur des paysages imposants, cadrages expressifs et très serrés, duels rythmés par la musique de Morricone... Au contraire, Corbucci réinvente son style en s'appuyant tour à tour sur l'ultra-violence (Jango) ou la comédie parodique (Le blanc, le Jaune et le Noir). Dans cette optique, voyons où se place Le Grand Silence, western révisionniste par excellence.
Le film est sorti en 1968, la même année que Leone tourne Il était une fois dans l'Ouest, drame intimiste et épique à la fois, à la mise en scène exacerbée, qui est souvent reconnu comme le chant du cygne du western spaghetti. L'esthétique établie par Leone dans ses premières œuvres y est respectée à la lettre. Comment souvent, violence, argent et sexe sont les moteurs d'un scénario qui repose sur une classique histoire de vengeance. Mais cette fois, le ton est moins à l'ironie, plus mélancolique. Comme si le réalisateur jetait un dernier regard sur un genre usé, condamné à disparaître. Effectivement, dès le début des années 70, le western spaghetti s'essouffle et adopte soit une forme plus légère (les pochades burlesques de Terence Hill dans Mon Nom est Personne, 1973), ou plus sombre et réaliste (Mr McCabe and Mrs Miller, 1971). Nul doute que Le Grand Silence appartient à cette seconde catégorie.
Le Grand Silence est un film fascinant car il reprend les bases scénaristiques du western spaghetti pour les déconstruire progressivement. Dans le genre du western spaghetti, le héros (ou anti-héros) est un homme brutal et mystérieux, qui parle peu et tire vite. Chez Leone, Clint Eastwood - l'Homme sans nom - se contente souvent de mâchouiller son cigare avant de dégainer. Dans le Grand Silence, le personnage principal est carrément surnommé "Silence" à cause du son mutisme. Difficile de faire plus mystérieux... Mais au cours d'un flash-back sanglant, on apprend qu'il s'est fait trancher les cordes vocales et porte toujours la cicatrice sur son coup. On voit très vite que le réalisateur cherche à établir une atmosphère qui nous est familière (avec les personnages habituels et des situations connues) avant de détourner les codes du genre pour nous mettre mal à l'aise et accentuer la dimension tragique de ses personnages. Ainsi, bien que Morricone signe lui même la musique du film, elle apporte une dimension de tristesse et de tourment, à la fois lyrique et menaçante. Les protagonistes, eux, ont une psychologie bien plus complexe qu'à l'accoutumée et le second degré, souvent utilisé pour anesthésier la violence lors des tueries, brille par son absence.
Dans la même veine, contrairement aux westerns de Leone censés se dérouler dans les étendues désertiques et brûlantes du Grand Ouest, l'histoire du Grand Silence prend place dans les montagnes enneigées, en plein cœur de l'hiver. Dès le départ, Corbucci nous plonge dans un décor déprimant et oppressif qui se détache des codes esthétiques habituels. Ici, paysage n'a pas pour but de glorifier un pistolero galopant à l'horizon sur une bande son épique. La neige incessante et traître reflète au contraire l'affliction des personnages et la désolation des lieux. Cette fois, on ne cherche pas à célébrer les aventures des chercheurs de trésors du Bon, de la Brute et du Truand. Et les duels ne se règlent pas non plus dans la rue, sous un soleil implacable et le regard des badauds. Non, ici on doit manger son cheval pour ne pas mourir de faim dans la montagne, et se faire abattre pour un rien est monnaie courante. La loi ne triomphe pas toujours et le mythe du héros qui tire plus vite que son ombre n'a pas sa place dans l'univers du Grand Silence.
Les personnages sont tous mémorables mais le chasseur de primes machiavélique incarné par l'acteur allemand Klaus Kinski peut être considéré à juste titre comme l'un des plus grands méchants de l'histoire du cinéma - froid, méthodique et sans pitié, mais avec une prose d'érudit et un humour noir bien à lui. Il est fort à parier qu'il a servi d'inspiration à Christopher Waltz - Allemand, lui aussi - pour son interprétation d'un autre chasseur de primes dans le Django de Tarantino (dont le titre fait bien entendu référence à un autre film de Corbucci). Kinski, l'acteur fétiche de Werner Herzog, est aussi connu pour son jeu d'acteur dérangé que pour ses colères ravageuses sur les plateaux de tournage. Pas étonnant donc que son personnage soit surnommé Loco (« Fou » en Espagnol).
D'un point de vue historique, le Grand Silence est un western révisionniste. La mise en scène réaliste de Corbucci, associée à un environnement sinistre et opprimant, aura pavé la route à une nouvelle vague de cinéastes inspirés par cette approche moins manichéenne, qui culminera avec la consécration de Clint Eastwood (Oscar du meilleur réalisateur pour Impitoyable en 1992). Mais c'est aussi un des meilleurs westerns jamais réalisés, d'une brutalité saisissante et d'une intensité dramatique rarement égalée. Ah, et la fin va vous faire l'effet d'un coup de feu dans l'estomac. Voilà, c'est dit.
Note : ****
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